L'art critique, dans sa formule la plus général, se propose de donner conscience des mécanismes de la domination pour changer le spectateur en acteur conscient de la transformation du monde. On conaît le dilemme qui pèse sur ce projet. D'un côté, la compréhension peut, par elle-même, peu de choses pour la transformation des consciences et des situations. Les exploités ont rarement eu besoin qu'on leur explique les lois de l'exploitation. Car ce n'est pas l'incompréhension de l'état de choses existant qui nourrit la soumission chez les dominés, mais le manque de confiance en leur propre capacité de le transformer. Or, le sentiment d'une telle capacité suppose qu'ils soient déjà engagés dans le processus politique qui change la configuration des données sensibles et construit les formes d'un monde à venir à l'intérieur du monde existant. De l'autre côté, l'oeuvre qui 'fait comprendre' et dissout les apparences tue par là cette étrangeté de l'apparence résistante qui témoigne du caractère non nécessaire ou intolérable d'un monde. L'art critique qui invite à voir les signes du Capital derrière les objets et les comportements quotidiens risque de s'inscrire lui-même dans la pérennité d'un monde où la transformation des choses en signes se redouble de l'excès même des signes interprétatifs qui fait s'évanouir toute résistance des choses.
Jacques Rancière, Malaise dans l'esthétique